Avant d'attaquer lundi mon oral de Littérature du Moyen-Âge, je veux avec vous partager cette légende, qui est moult belle. Oyez donc, mécréants du monde germanique, je m'en vais vous traduire la
14ème aventure du Niebelungenlied.
Mais que s'est-il passé avant la 14ème Aventure ?
Car comme son nom l'indique, la 14ème aventure (c'est sur elle seule que porte mon programme) est précédée de 13 autres aventures, sans doute moult palpitantes.
Peut-être y en-t-il parmis vous en effet qui ne connaissent pas la légende de Siegfried (mais si voyons, Wagner !). Je ne leur en veux pas trop puisque je ne connaissais rien non plus, et que
c'était le cas de la plupart des gens de ma classe, allemands y compris. Heureusement ma prof (une prof formidable, qui malheureusement prend sa retraite l'an prochain et ne pourra donc plus
transmettre son feu sacré à de futurs successeurs) n'était jamais à court d'énergie pour nous raconter, voire nous mimer ces aventures.
Siegfried et Günther sont donc deux rois de Bourgonde (comment ça "mais ça se passe chez nous" ? C'est bien évident !) qui en plus sont très amis. Günther doit épouser la belle et fière Brünhild,
et se rend donc en son castel. Pour ne pas faire la route tout seul, il chevauche en compagnie de Siegfried. Quand ils arrivent, Brünhild voit de loin le beau Siegfried et se dit "voilà sans doute
le mari qui m'est destiné". Mais que néni ! Siegfried qui est un gros malin descend de cheval avant Gunther et l'aide à poser le pied sur l'estrier. "Oh oh !" se dit Brünhild qui sait bien ce que
chaque geste signifie "Celui-là est donc le vassal* ! C'est donc l'autre mon mari."
(* Je traduit par vassal, parce que je ne sais pas comment traduire autrement "Eigenmann". Il existe cependant une différence entre vassal et Eigenmann, ce dernier étant véritablement la propriété
de son maître.)
Comment ça "et alors ?"
Mais attendez, vous allez comprendre après.
Or il se trouve que la belle et fière Brünhild est vierge. Normal me direz-vous. Mais c'est qu'au Moyen-Âge, les pucelles ont une force de lion contre qui veut s'en prendre à leur virginité. Lors
de sa première nuit de noce, le Günther se bat comme un diable mais en reste pour ses frais. Désemparé, il fait appel à son pote Siegfried. C'est ainsi que la nuit suivante, dissimulé par la nuit
(et une cape magique, je sais pas trop ce qu'elle vient faire là), Siegfried s'introduit dans la chambre de Brünhild et, après une jouxte moult épuisante pour la pucelle, parvient à la maîtriser.
Là, hop, Günther se subtilise à Siegfried et fait ce qu'il a à faire. Siegfried emporte tout de même un anneau d'or et une ceinture de Brünhild (tout travail mérite salaire, après tout).
Et voilà que notre Siegfried se marie avec la soeur de Günther, Kriemhild. Tout content de sa nuit de noce (la virginité de Kriemhild n'est pas mise en doute, mais il semblerait que le Siegfried
soit plutôt beau gosse et qu'on lui résiste peu, toute pucelle qu'on soit), Siegfried fait dont à sa mie d'un anneau d'or et d'une ceinture. Gros malin mais pas très futé quand même, il lui a bien
sûr donné ceux de Brünhild.
C'est alors que commence...
... la 14ème aventure
(NB : Je tente de vous livrer une traduction au plus près du texte original moyen-haut-allemand)
Par un après-midi s'éleva une grande rumeur
que nombreux chevaliers à la Cour faisaient.
Il tournoyaient par amusement.
Là se trouvaient à les regarder hommes et femmes en nombre.
Ensemble y étaient assises les deux riches reines.
Elles pensaient à deux héros fort aimables.
La belle Kriemhild dit alors : "J'ai un homme tel
que tout ce royaume devrait être entre ses mains."
Dame Brünhild dit alors : "Comment cela pourrait-il être ?
Si nul autre ne vivait que lui et toi,
alors oui, tous les royaumes pouraient lui être soumis.
Tant que Günther est en vie cependant, cela ne pourra jamais être."
Mais Kriemhild dit alors : "Vois donc comme il se tient !
Comme il va au devant des chevaliers avec grande majesté,
pareil à la lune brillante au devant des étoiles !
De cela j'ai bonne raison d'être heureuse."
La belle Brünhild dit alors : "Quelque grand et beau que puisse être ton homme,
quelque majestueux que soit son maintient, tu dois cependant le mettre en-dessous
du chevalier Günther, ton noble frère.
Il doit vraiment être mis au-dessus de tous les chevaliers, sache-le !"
Dame Kriemhild dit alors : "Mon homme est si haut
que ce n'est certes pas sans raison que j'ai fait sa louange.
En bien des choses son maintient est grand.
Admets-le, Brünhild, il est bien égal à Günther."
"Tu ne dois, Kriemhild, pas t'irriter de mes paroles,
Car je n'ai pas tenu ces propos sans raison.
Je les entendis parler tous deux, lorsque je les vis pour la première fois,
en ce lieu où le roi demanda ma main,
et où il gagna mon amour en combat chevaleresque,
Siegfried déclara alors lui-même qu'il était vassal du roi.
C'est pourquoi je le tiens pour vassal, l'ayant entendu le dire."
La belle Kriemhild dit alors : "On se serait joué de moi.
Comment mon noble frère aurait-il accepté
que je devienne la femme d'un vassal ?
De ce fait, je te prie, Brünhild, moi qui te suis liée,
de retirer par amour pour moi ce que tu viens de dire."
"Il ne me plaît pas de le retirer." dit la femme du roi.
"Pourquoi donc devrais-je renoncer à tant de chevaliers
qui nous sont de par ce héros qu'est Siegfried soumis ?"
La belle Kriemhild commença à être fort courroucée :
"Tu dois renoncer à ce qu'il te soit jamais
redevable d'aucun service. Il est plus grand que ton
Günther, mon frère, homme de grande noblesse.
Tu dois m'épargner le genre de discours que tu viens de me tenir.
De plus je m'étonne fort, puisqu'il est ton vassal
et que tu dispose sur nous d'un tel pouvoir,
qu'il se soit soustrait si longtemps à te payer le tribut.
De ton extravagance je devrais à bon droit être épargnée."
"Tu te places trop haut." dit la femme du roi.
"Je voudrais bien voir à présent si l'on a pour toi
les mêmes honneurs que ceux que l'on a pour moi."
Les deux femmes devinrent toutes deux très courroucées.
Dame Kriemhild dit alors : "Qu'il en soit donc ainsi !
Puisque tu as traîté mon homme de vassal,
aujourd'hui même les gens des deux rois verront bien
si j'ai le droit de pénétrer dans l'église avant la femme du roi.
Tu vas constater de toi-même aujourd'hui que j'ai toute liberté de par mon rang de noblesse,
et que mon homme est plus grand que le tien.
Je ne veux pas que quiconque me le conteste.
Aujourd'hui même tu verras que celle que tu dit être ta vassale
va aller à la Cour devant les chevaliers en territoire bourgon.
Je veux être plus grande que toutes les reines
que l'on aie jamais sues avoir ici porté couronne."
Entre les deux femmes s'éleva alors une bien grande haine.
Mais Brünhild dit alors : "Si tu ne veux pas m'être soumise,
alors que toi et tes femmes vous sépariez
du reste de ma suite lorsque nous irons à l'église."
Ce à quoi Kriemhild répondit : "C'est parfait, qu'il en soit ainsi !"
"Habillez-vous maintenant mes femmes !" dit la femme de Siegfried.
"Aucune opprobre ne doit rester sur moi.
Vous devez montrer que vous avez de beaux habits.
Brünhild va bientôt vouloir retirer ce qu'elle a dit."
Il était facile de leur demander d'aller se chercher leurs riches robes.
Il y avait là un grand nombre de femmes et de jeunes filles bien parées.
Et avec sa suite allait la femme du noble roi.
La belle Kriemhild elle aussi était bien parée,
accompagnée de quarante-trois jeunes filles qu'elle avait aménées au Rhin avec elle
et qui étaient bien parées et portaient de belles étoffes de soie d'Orient.
C'est ainsi qu'allaient à l'église les jeunes filles fort bien faites.
Les attendaient devant l'église tous les gens de Siegfried.
Les gens s'étonnaient de ce qu'ils voyaient,
de ce que l'on voyait les deux reines ainsi séparées
et de ce qu'elle n'allaient pas côte à côte comme à leur habitude.
Cela allait plus tard infliger bien des souffrances à de nombreux chevaliers.
Devant l'église se tenait déjà la femme de Günther.
Beaucoup de chevaliers se réjouissaient alors
à la vue de toutes ces belles femmes.
Dame Kriemhild arriva alors accompagnée de sa suite somptueuse.
Quelques belles qu'étaient les robes des filles de nobles chevaliers,
en comparaison de sa suite, ce n'était que du vent.
Elle était si riche que trente femmes de roi
n'eussent pu étaler aux regard de tous ce que Kriemhild était capable de montrer.
Pas même dans ses voeux personne n'aurait pu affirmer
avoir vu de si riches habits et en si grand nombre
que n'en portaient les jeunes filles bien faites.
Si ce n'avait été pour faire souffrir Brünhild, Kriemhild ne l'eut point fait.
Elles arrivent donc en même temps devant la grande église.
La maîtresse de ces terres, poussée par une grande haine,
intima à Kriemhild fort outrée de ne plus avancer :
"Il ne sied pas à la femme d'un vassal de passer devant la femme du roi."
La belle Brünhild dit alors (elle était fort courroucée) :
"Il serait préférable pour toi de t'être tue.
Tu as attiré toi-même l'opprobre sur toi.
Comment la putain d'un vassal pourrait-elle devenir reine ?"
"Qui as-tu traitée de putain ?" dit alors la femme du roi.
"C'est de toi que j'ai parlé" dit Kriemhild "Ton beau corps,
c'est Siegfried, mon homme bien-aimé, qui le premier le toucha.
Ce ne fut certes pas mon frère qui te prit ta virginité.
Où donc s'égare ton esprit ? C'était une mauvaise plaisanterie !
Pourquoi donc l'as-tu laissé te prendre puisqu'il est ton vassal ?
C'est sans raison" dit Kriemhild "que tu te plainds."
"Vraiment" dit Brünhild "je vais dire cela à Günther."
"Que m'importe cela ? Ton extravagance t'aveugle.
Tu as déclaré que j'étais à ton service.
Sache donc bien que cela me sera à jamais un sujet de peine.
D'une confiante amitié je ne serai jamais plus capable à ton égards.
Alors Brünhild pleura : Kriemhild ne demeura pas immobile plus longtemps,
elle passa devant la femme du roi et entra dans l'église
accompagnée de sa suite. Alors s'éleva une grande haine :
elle allait faire bien des yeux brillants troublés et mouillés par les larmes.
Quelque dévotement qu'eut lieu le service divin et de quelque manière que l'on chanta,
le temps sembla toujours trop long à Brünhild,
car elle avait le corps et l'âme troublés.
Cela, bien des héros vaillants et courageux allaient devoir le payer.
Brünhild, accompagnée de ses femmes, se rendit devant l'église.
Elle pensais : "Kriemhild va devoir donner une preuve
de ce qu'elle avance en me traitant de putain, cette femme aux mots acérés.
Si c'est Siegfried qui s'en est vanté, il le paiera de sa vie."
C'est alors qu'arriva la noble Kriemhild, accompagnée de nombreux hommes vaillants.
Dame Brünhild dit alors : "N'avance pas plus loin !
Tu m'as traitée de putain : tu dois en donner une preuve.
Les mots que tu as prononcés m'ont, sache-le, fort peinée."
Dame Kriemhild dit alors : "Tu aurait mieux fait de me laisser passer.
Je le prouve par l'anneau d'or que je porte au doigt :
c'est mon amant qui me l'apporta lorsqu'il coucha à tes côtés pour la première fois."
Jamais Brünhild ne vécu un jour plus douloureux.
Elle dit : "Cet anneau d'or de haute noblesse m'a été volé
et longtemps on l'a perfidement tenu à l'écart.
Il m'est donné finalement de savoir qui me l'a dérobé."
Les deux femmes étaient toutes deux hors d'elles.
Kriemhild dit alors : "Je ne veux pas que l'on dise de moi que je suis une voleuse.
Tu aurais du te taire si ton honneur t'avait été cher.
Je prouve par la ceinture que je porte à ma taille
que je ne ments pas : mon Siegfried a bel et bien été ton homme."
De soie de Ninive est la ceinture qu'elle porte,
et aussi sertie de pierres précieuses. C'était une bien belle chose.
Lorsqu'elle la vit, Dame Brünhild éclata en sanglots.
Günther et tous les hommes de Bourgonde allait le savoir.
Et après ?
Après je ne sais pas exactement...
Quelque chose comme : la guerre éclate entre les deux rois et tout le monde meurt.