Augmentation

Publié le par Eine Kuh in Germanie

J'ai grifonné la note qui va suivre en février dernier, en pleines Berlinales, en lisant le recueil d'articles de Klaus Mann intitulé "Contre la Barbarie" (aux éditions Phébus).
La décision du gouvernement à laquelle je fais allusion faisait à ce moment la une des journaux allemands. Évidemment, maintenant, le sujet n'est plus d'une actualité brûlante, mais la situation n'ayant pas changé d'un pouce, je ne considère pas l'article comme obsolète pour autant...

 

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Le gouvernement allemand n'est pas du genre à se voiler la face et à refuser de regarder la vérité en face. Ayant pris note que le coût de la vie augmente, et à grand renfort de trompettes, il a fait un grand geste, un geste magnifique : il a augmenté les allocations chômage.

De 5 euros.

Super.

Avec ces 5 euros supplémentaires, les chômeurs pourrons s'acheter AU MOINS 5 paquets de pâtes supplémentaires, ce qui suffit largement à couvrir un mois. Voire même un pot de compote de pomme pour égayer les dimanches.

Malheureusement, l'Allemagne est remplie d'esprits chagrins qui n'ont pas apprécié la plaisanterie. Manque d'humour bien connu de la part des Allemands, peuple ingrat s'il en est. Le gouvernement s'est bien évidemment défendu.
En effet, la somme sur laquelle le gouvernement est tombé d'accord résulte d'un calcul très complexe, minutieux et précis des dépenses indispensables à un Allemand lambda (qui s'appelle Otto en Allemagne, je n'ai jamais bien compris l'origine de cette expression...). Mais attention : le strict nécessaire. Pas un centime de plus.
On ignore malheureusement quelles sont ses dépenses indispensables, le gouverment n'a pas eu l'idée de publier sa liste de courses. Une précision toutefois : les drogues ne font pas partie des "dépenses indispensables". Merci Madame la Ministre pour cette précision.

Enfin et face aux réclamations des Allemands sans humour que ces explications pourtant limpides ne satisfaisaient pas, l'argument ultime a été lâché : on ne peut pas augmenter trop sinon les chômeurs vont recevoir plus d'argent que certains travailleurs qui, eux, bossent toute la journée et se donnent du mal.
Évidemment, ce serait la porte ouverte à toutes les fenêtres, où irait-on ma bonne dame, je vous demande un peu. Le chômeur lambda n'a plus qu'à rester quoi.

À moins que... attendez... reprenons les choses depuis le début... Vous voulez dire qu'il y a dans ce bon pays des gens qui bossent toute la journée et se donnent du mal et n'ont pas assez pour couvrir les "dépenses indispensables" ?
Ah mais non voyons, là vous extrapolez, vous extrapolez...

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J'imagine un jeune chômeur, qui dépend d'un de ses proches au point qu'il doit manger sa nourriture, boire sa bière, fumer ses cigarettes. L'opinion courante voudrait qu'il soit on ne peut plus content et satisfait : il mène la belle vie sans rien faire. Mais sur son jeune visage, je vois grandir une morosité, un déplaisir qui finissent par l'assombrir complètement et ternissent ce front clair et intelligent. [...] Tous ces jeunes gens qui traînent aux coins des rues, devant les vitrines, sont, à leur manière moins spectaculaire et plus quotidienne, une accusation toute aussi éloquente contre les insuffisances de notre civilisation que les morts de la guerre mondiale sous leurs croix dérisoires. Ces derniers ont péri par la faute d'un mécanisme qui ne donne même pas autres le droit de vivre.
[...] [Cette] civilisation humilie l'"individu de masse" comme aucune autre ne l'avait fait. De nombreuses époques l'ont laissé mourir de faim, presque toutes l'ont réduit en esclavage, mais toutes le faisaient travailler. Des millions d'hommes purement et simplement exclus de la force de travail avec une évidence d'une incroyable brutalité : ce spectacle était réservé à l'ère de l'émancipation de l'individu de masse. Celui-ci a son eau courante et son droit de vote, mais reste là au milieu de ses conquêtes comme un homme mort, un morceau de viande inutilisable.


"Ne rien faire...", article de Klaus Mann paru le 19 octobre 1931 dans le "8 Uhr-Abendblatt" à Berlin

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